Néologismes
Le patois aujourd'hui
Depuis le Moyen Âge jusqu'à la fin du XIXe siècle, les transformations économiques et sociales des communautés rurales ont été peu nombreuses et peu significatives par rapport aux bouleversements que nous avons vécus dans le courant de ce dernier siècle.
Le patois avait été, pendant très longtemps, la principale et presque seule et unique langue de communication entre les gens des villages qui constituaient la grande majorité de la population valdôtaine. À présent, il risque de perdre ses caractéristiques, voire même de disparaître, en raison des transformations économiques, sociales, politiques et culturelles qui ont entraîné son recul et son émargination en faveur de l'italien, du français et d'autres langues aussi.
Afin de le sauvegarder, il est important de maintenir et d'augmenter le nombre de ses locuteurs, mais aussi d'en conserver les traits fondamentaux ainsi que la pureté qui sont menacés par les interférences de l'italien, par l'emprunt fréquent et acritique de mots issus de cette langue et aussi par la difficulté d'adapter le patois aux nouvelles exigences de communication.
Le patois est l'expression de valeurs linguistiques et culturelles irremplaçables; il mérite donc d'être sauvegarder dans ses spécificités formelles et sémantiques. Compte tenu du fait que les interférences et les contaminations sont généralement inversement proportionnelles à la maîtrise de la langue et au souci d'en sauvegarder la pureté, on doit trouver des solutions qui comblent le vide dû au manque de terminologie et, en même temps, se poser le problème de ce qu'il est possible de faire pour lutter contre les contaminations qui viennent de l'extérieur. Pour mieux comprendre la complexité des pluriphénomènes qui intéressent généralement une langue, il est utile d'éclaircir le sens des termes tels que néologisme, interférence, emprunt et calque.
Néologisme
On appelle néologisme tout mot de création récente ou emprunté depuis peu à une autre langue, ou toute acception nouvelle d'un mot déjà ancien.
Interférence
On dit qu'il y a interférence quand un sujet bilingue utilise dans une langue-cible A un trait phonétique, morphologique, lexical ou syntaxique caractéristique de la langue B. L'interférence est individuelle et involontaire (ex : so tchentre pa)
Emprunt
Il y a emprunt linguistique quand un parler A utilise et finit par intégrer une unité ou un trait linguistique qui existait précédemment dans un parler B et que A ne possédait pas. L'emprunt est le phénomène socio-linguistique le plus important dans tous les contacts de langues, toutes les fois qu'il existe un individu apte à se servir totalement ou partiellement de deux parler différents. Une langue telle que le français a emprunté au cours des siècles, et même encore de nos jours, des mots du latin, du grec afin d'enrichir le vocabulaire concernant la médecine et la technologie. Des emprunts ont également été effectués de l'anglais dans le domaine de la politique et du sport (ex : lo tennis, lo golf, l'ape...).
Calque
On dit qu'il y a calque linguistique quand, pour dénommer une nouvelle notion ou un nouvel objet, une langue A traduit un mot simple ou composé, appartenant à une langue B ou en un mot simple existant déjà dans la langue A ou en un terme composé formé de mots existants aussi dans la langue A (ex : fae le corne).
La pratique quotidienne du patois nous met face à tous ces exemples de contamination qui posent des questions.
- Est-il possible de parler un bon patois ?
- Peut-on encore sauver la richesse, parfois surprenante, d'un vocabulaire lié au monde rural ou bien devons-nous nous résigner à la perte d'un patrimoine linguistique parce qu'il ne correspond plus à la réalité ?
- Peut-on envisager des moyens (académie, œuvre d'éducation, recours aux médias...) grâce auxquels donner des indications pour un emploi de la langue plus correct et moins dénaturant ?
- Quelle attitude adopter face à la modernisation du patois : condamnation ou tolérance ?
- Devons-nous simplement nous réjouir du fait que le patois, chez nous, conserve encore une vitalité ailleurs perdue, ou bien nous placer de façon critique face aux déformations d'ordre lexical, phonétique, morphologique et syntaxique ?
- Est-il encore possible de conjuguer les exigences de praticité et d'usage courant avec le souci et le respect de la forme ?
Nous croyons fermement en la nécessité que le patois puisse survivre et continuer à représenter un des aspects les plus importants du particularisme valdôtain : de là l'exigence d'un parler actuel, répondant aux multiples besoins de la société contemporaine, mais aussi d'un parler qui ne perde pas son identité et qui ne se noie pas dans le marécage des expressions prêtées par d'autres langues.
Que faire alors ?
Se doter de règles rigides n'est peut-être pas possible en raison de l'enracinement de certains comportements linguistiques qui ne sont même plus considérés en tant qu'éléments étrangers au patois (ex : lavandeun - traduction de l'italien entrée dans l'usage courant).
Il serait toutefois souhaitable de réussir à formuler certaines indications pour la sauvegarde des caractères spécifiques du patois, à savoir système d'accentuation, règles pour la formation du pluriel, références françaises plutôt qu'italiennes... Nous proposons ci-dessous, quelques réflexions qui pourraient amener à un emploi plus correct du patois.
Éviter les interférences pour qu'elles ne s'enracinent pas. On a interférence dans les cas suivants :
- remplacement des mots patois par des mots italiens en leur donnant une forme patoise (ex : cognón pour non de mèizón)
- modification, à cause de l'influence d'une autre langue, du sens du mot patois (ex : crié pour nommer - Commèn te te crie pour què t'o a non, queun non t'a)
- modification du son des phonèmes spécifiques du patois (ex : cllo en clo) dont se plaignait déjà Cerlogne à son époque !
Éviter les emprunts si nous avons en patois des mots ou expressions qui signifient la même chose ou pratiquement la même chose.
Ex. : gonna = fada, fon
camicetta = basquinna
cassapanca = artsón
nonno = pappagràn
bacio = poteun
davvero = daboùn
purtroppo = debilavàn
anche = euncó
forse = magaa
Pour éviter certains emprunts, il faudra exploiter toute la richesse que le patois possède dans les différents domaines :
- sentiments : utiliser les nombreuses expressions qui n'ont pas de correspondant dans les autres langues (semblé lon, lo mou de mèizón, avèi lo peutro plen...)
- division du temps : la poueunte di dzor, eun dever né, la vépró, non-a, totaa...
- influence des astres : lo deur de leunna, lo tendro de leunna, lo ten de la canicula, le plan-ette...
- adjectifs typiques : garvo, neublo, frazo, arsó...
- particularités du milieu (en évitant les généralisations) : techniques de travail : rabélé, zarzì, sapén-é... ; végétaux : arbéa, pesse, brenva, tséno (au lieu de abro, plus générique) et fen, recós, batar (au lieu de fen plus générique) ; lo triolet, le sicorie, le tsamì, le vatchoulle, la blantsetta (au lieu de erba, plus générique)... ; météo : lo tsaillén, lè gae, lo couis, lo solèi pougnèn, la nèi resette, eun cratseun... ; outils : l'éterpa, la tsériéte; le trequèize...
Ne pas accepter les intercalaires tels que allora, insomma, se no... puisque le patois en est riche : adón, toteun, majené, djaque...
Si l'on est obligé d'emprunter des mots ou de créer des néologismes pour indiquer de nouveaux concepts, tels que objets, actions ou techniques, respecter les règles suivantes :
- proposer des néologismes possibles internes à la langue. On aurait pu par exemple proposer réseuza au lieu de motosega et séyeuza de séyé au lieu de focheuza de faucher.
- veiller à ce que des mots ayant la fonction de conjonction tels que intanto, caso mai, anche... ne se glissent pas dans le langage courant car les correspondants patois existent : dimèn que, se jamì, étò...
En comparant le patois avec l'italien et le français, on peut noter que certaines terminaisons correspondent de façon constante, ce qui permet la formation de néologismes acceptables et d'éviter des interférences aberrantes. Nous précisons que la variante francoprovençale choisie dans le tableau ci-dessous est celle de la plaine de la Ville d'Aoste.
| italien | français | patois |
|---|---|---|
| zione | tion | chón |
| nazione | nation | nachón |
| posizionze | position | pozechón |
| elezione | élection | éléchón |
| sione | sion | jón |
| televisione | télévision | télévejón |
| previsione | prévision | prévijón |
| divisione | division | divijón |
| ica | ique | eucco |
| politica | politique | poleteucca |
| plastica | plastique | plasteucca |
| fisica | physique | fezeucca |
| ura | ure | eua |
| natura | nature | nateua |
| fattura | facture | fateua |
| temperatura | température | tempèrateua |
| enza | ence | anse |
| intelligenza | intelligence | euntellijanse |
| innocenza | innocence | innosanse |
| residenza | résidence | rézidanse |
| aggio | age | dzo |
| coraggio | courage | coadzo |
| villaggio | village | veladzo |
| passaggio | passage | passadzo |
| iere | ier | ì |
| infermiere | infirmier | eunfiermì |
| paniere | panier | pagnì |
| mestiere | métier | mitchì |
| mente | ment | mente |
| facilmente | facilement | fasilamente |
| giustamente | justement | djeustamente |
| fortunatamente | heureusement | erezamente |
Il ne s'agit toutefois pas d'une règle générale en raison des différentes étymologies des mots :
| manica | manche | mandze |
| fatica | fatigue | fateugga |
Respecter la morphologie du patois :
Ex. : eun mago, de mago - in gran mitcho, dè gran mitcho
Respecter la tendance paroxytonique du patois :
Ex. : élicotéro, plasteucca
Souvent, les termes abstraits manquent dans le patois. Dans ce cas, on a trois possibilités :
- faire un emprunt au français quand cela est possible
Ex. : jenesse, douseur, boté... - recourir à un infinitif
Ex. : le guidde son partì pé fae én sovetadzo de do dzeveun-o qui sont tset én montagne
le guidde son partì pé sovà do... - recourir à une tournure :
Ex. : la médecine moderne s'occupe de problèmes liés à la vieillesse
le medeseun di dzor de voue tsertson de mouayèn pe édjé le viou...
Si certains emprunts au français sont convenables, de même on ne peut se passer d'utiliser d'autres termes indiquant des fonctions ou des métiers nouveaux tels que bidella, professore...
Puisqu'il n'est pas possible de contrôler tous les éléments qui déterminent le changement du patois, une organisation chargée d'observer, de contrôler, d'analyser et de proposer, en sollicitant une prise de conscience de la problématique liée à l'évolution de cette langue, pourrait certainement agir pour empêcher que le patois se détériore davantage et catalyser tous les efforts en faveur de sa sauvegarde et de sa renaissance.
A ce propos nous vous proposons de consulter, à l'intérieur de cette section, la page dediée aux interférences et aux cas plus communs de fautes que les patoisants de nouvelle génération commettent de plus en plus.


